À chaque instant c’est ma naissance
À chaque instant je sors tout nu
J’exulte de reconnaissance
De ne pas être reconnu.
Depuis plus de 40 ans, Frère Antoine, l'ermite du rocher de Roquebrune-sur-Argens (Var, France), dispense ses enseignements spirituels gratuitement et fraternellement, à quiconque lui rend visite dans sa grotte. Ce blog présente la vie et le message de ce "galopin de Dieu" ―comme il aime à se définir (!)― à travers des extraits de ses différents ouvrages.
À chaque instant c’est ma naissance
À chaque instant je sors tout nu
J’exulte de reconnaissance
De ne pas être reconnu.
Savoir que tout est don sans exception aucune
Aussi bien le gros lot qu’un revers de fortune
Que la vie est cadeau même quand on la perd
Que signifie cette parole de Jésus : « Ce ne sont pas ceux qui disent ‘Seigneur’ qui entrent au royaume des cieux » ? Elle veut dire que l’état de non-béatitude est rempli de «Seigneur! Seigneur!».
Il est bien de trouver une consolation à une affliction, mais il est encore mieux, et bien plus économique, de détruire la cause de l’affliction : cela évite d’avoir à acheter une consolation.
© Frère Antoine, « Au Cœur de la grotte ».
Si l’humilité de celui qui reçoit des injures — c’est-à-dire du fumier — est inférieure aux injures, il souffre et se plaint. Si son humilité a un poids équivalent à celui des injures, il remercie le ciel pour cette occasion de grandir spirituellement : le fumier n’aide-t-il pas les plantes à grandir ? Si son humilité est supérieure aux injures, il les digère en souriant sans même penser à remercier. Qui vit dans l’action de grâce est incapable de quitter le bain pour en prendre juste une gorgée.
© Frère Antoine, « Au Cœur de la grotte ».
En face d’un anormal
En Inde, alors que je faisais une pieuse retraite très chrétienne dans un monastère bénédictin « quatre étoiles » le prieur, un Belge, m’annnonça un jour sa joie de préparer au baptême un moine hindou. Je m’écriai : « Comment ! Si c’est un moine authentique, il est surbaptisé par son initiation et son renoncement monastique !... »
À partir de ce jour-là, je me suis senti dérangeant, ni plus ni moins, d’ailleurs, que saint Paul quand il reprochait à ses collègues de continuer la circoncision.
Au bout de dix-sept ans, j’ai demandé à un petit frère qui avait séjourné à Pondichéry si les sœurs de Cluny qu’il avait rencontrées s’étaient souvenues de moi. Elles lui avaient répondu : « Oh, alors celui-là, qu’est-ce qu’il nous a dérangées !... »
À l’aéroport de Rome, lors de mon troisième départ pour l’Inde, avec la dame que j’accompagnais, nous fîmes la rencontre de trois religieuses qui nous invitèrent à les accompagner en ville dans leur voiture, car nous ne repartions que le lendemain et nous ne savions pas où passer la nuit. Tout le long du chemin, je ne leur dis que des choses désagréables, en réponse à leur conversation : que si elles n’avaient plus de vocation, Dieu se passerait aussi bien d’elles qu’il s’en passait avant ; que si j’allais en Inde, ce n’était pas, comme elles le supposaient, pour secourir les malheureux et déshérités mais, au contraire, pour apprendre d’eux comment bien prendre l’infortune et le manque; que leur attitude gémissante sur la démission apparente du clergé n’avait rien de spirituel ni de divin. Bref, sur ce, on s’attendait à ce que les religieuses nous déposent devant le premier hôtel venu. Mais pas du tout : ces sœurs aimaient être dérangées. Elles nous emmenèrent dans leur maison, nous donnèrent chambre et couvert, messe et mille petits soins trop longs à raconter.
Et au vrai, pourquoi suis-je venu vivre dans une grotte, loin de la civilisation ? Parce que je dérangeais tout le monde. Hélas ! Hélas ! Tous les jours il vient des gens pour que je les dérange !
J'avais environ quinze ans quand je tombai amoureux d'une jeune fille de mon village. Elle s'appelait Gabrielle. Elle était blonde, je la trouvais sublime. Nous nous croisions, nous échangions des regards sans oser nous parler. Au bout d'un certain temps, je décidai de prendre les choses en main. En faisant copain-copain avec son cousin, j'espérais faire connaissance avec la belle. Le stratagème réussit, et les études nous réunirent. Gabrielle n'était pas brillante en français ; je proposai de lui donner des cours. C'était la première fois que j'étais amoureux, et assez malin pour penser que je ne lui étais pas indifférent. Elle venait à la maison en compagnie de deux autres jeunes filles. Un jour que j'essayais de glisser discrètement un mot à ma dulcinée, les deux chipies s'écrièrent d'un ton moqueur : « Vous êtes un peu trop jeunes pour fréquenter ! » Et l'histoire fit le tour du village.
Cela ne nous empêcha pas de nous promener à vélo à travers champs. Nos tête-à-tête étaient on ne peut plus chastes. On parlait peu, on se souriait, on s'aimait. Je ne rêvais pas de faire l'amour avec elle ; jouir de sa présence me suffisait. Nous nous retrouvions chaque dimanche à la messe. Je n'avais d'yeux que pour elle, elle n'avait d'yeux que pour moi. Un jour que nous étions seuls à la maison, mon frère arriva. À sa vue, Gabrielle prit peur et se sauva. Le sang de mon aîné ne fit qu'un tour : une fille dans la vie d'un garçon qui s'apprêtait à devenir prêtre, c'était le diable qui était entré dans la maison !
Les vacances terminées, je repris le chemin du collège. Peu de temps après, le curé de mon village vint trouver mon confesseur. Il le mit au courant des rumeurs circulant sur mon compte. Contre toute attente, mon confesseur le rassura en lui expliquant qu'il n'y avait, à mon âge, rien de mal à vivre une amourette. Les téléphones portables n'existant pas encore, nous échangions des lettres codées pour éviter la censure. J'écrivais Gabriel au masculin, elle signait de la même façon. Elle demanda un jour à me rencontrer. Pour cela, il me fallait sortir du collège. Je répondis de façon anodine, mais en pointant discrètement certaines lettres. C'était là notre code. Il suffisait ensuite de reformer les mots avec les bonnes lettres. Je lui avais répondu : "Casse tes lunettes", ce qui signifiait : "Va chez l'opticien". Elle s'y rendit, malheureusement flanquée de sa grand-mère. Autant dire que la rencontre fut assez frustrante. Nous avons continué de nous écrire. Mais déjà, chez moi, l'idée du monastère avait fait son chemin.
Notre histoire, qui avait presque duré un an, se termina assez peu glorieusement, j'en conviens, d'autant que j'en fus le seul responsable. Je remarquai un jour que Gabrielle avait de vilaines dents. Je ressentis alors une sorte de dégoût physique. Cela me chagrina. Je découvris comme un choc le côté éphémère de la vie et des choses. Et je pris conscience qu'un jour ou l'autre il me faudrait me détourner de l'aspect superficiel et matériel de ce monde. Gabrielle sortit de mon esprit et je n'eus plus qu'un objectif : entrer au monastère. J'ai revu mon amour de jeunesse vingt ans après, lors d'un retour au village. Elle s'était mariée, avait eu sept enfants. Finalement elle s'était très bien débrouillée sans moi. Elle n'avait même pas gardé une dent — toujours des plus vilaines — contre moi.
© Frère Antoine, « Le Paradis, c’est ici ! »
Il fut un temps où la noblesse avait besoin de se rassurer avec des tours, des créneaux et des mâchicoulis. Aujourd’hui, quand ils ne sont pas complètement en ruine, les remparts de la noblesse abritent des colonies de vacances, ce qui ne signifie pas que la noblesse et ses carapaces aient disparu : la vraie noblesse s’épanouit désormais librement dans les cœurs.
La religion s’est construit des fortins identiques à ceux de la noblesse : des cathédrales et des églises. Mais la religion aspire à faire sa demeure dans le cœur de l’homme et nulle part ailleurs.
La science avait ses édifices, ses estrades, ses sièges — les écoles, les universités —, mais n’importe quel étudiant peut savoir le laïus du professeur avant que celui-ci ait eu le temps de grimper sur sa chaire.
Il est bien naïf de prétendre qu’une noblesse, une science, une religion puissent brandir un plus qui n’ait déjà été colporté souterrainement, avant que le conférencier n’ait ouvert la bouche.
En venant au monde, tout homme est convié à l’éternelle sagesse divine qui est le but de la vie humaine. Un code permet d’atteindre cette sagesse : c’est la religion éternelle, dont il existe des adaptations variées. Toutes les religions dignes de ce nom sont étymologiquement catholiques quant à leur enseignement essentiel. Certaines s’emparent du titre, ou de celui d’orthodoxie, sans que la catholicité ou l’orthodoxie rayonnent pour cela sur leurs adeptes.
Une religion qui prétend détenir la seule et unique vérité s’en verra immédiatement pillée sans que les pilleurs viennent pour autant l’engrosser.
Nulle religion n’est au-dessus des autres.
Ni au-dessous des autres.
Ni l’égale des autres.
La religion qui dépasse toutes les autres est celle qui compte le plus d’adeptes qui la dépassent.