Depuis plus de 40 ans, Frère Antoine, l'ermite du rocher de Roquebrune-sur-Argens (Var, France), dispense ses enseignements spirituels gratuitement et fraternellement, à quiconque lui rend visite dans sa grotte. Ce blog présente la vie et le message de ce "galopin de Dieu" ―comme il aime à se définir (!)― à travers des extraits de ses différents ouvrages.
Lorsque que j’étais au monastère, je dérangeais. On se souvient du saint Benoît aux pieds de Bouddha que j’avais sculpté et que je découvris quelque temps plus tard derrière un radiateur, plein de toiles d’araignées.
En Inde, alors que je faisais une pieuse retraite très chrétienne dans un monastère bénédictin « quatre étoiles » le prieur, un Belge, m’annnonça un jour sa joie de préparer au baptême un moine hindou. Je m’écriai : « Comment ! Si c’est un moine authentique, il est surbaptisé par son initiation et son renoncement monastique !... »
À partir de ce jour-là, je me suis senti dérangeant, ni plus ni moins, d’ailleurs, que saint Paul quand il reprochait à ses collègues de continuer la circoncision.
Au bout de dix-sept ans, j’ai demandé à un petit frère qui avait séjourné à Pondichéry si les sœurs de Cluny qu’il avait rencontrées s’étaient souvenues de moi. Elles lui avaient répondu : « Oh, alors celui-là, qu’est-ce qu’il nous a dérangées !... »
À l’aéroport de Rome, lors de mon troisième départ pour l’Inde, avec la dame que j’accompagnais, nous fîmes la rencontre de trois religieuses qui nous invitèrent à les accompagner en ville dans leur voiture, car nous ne repartions que le lendemain et nous ne savions pas où passer la nuit. Tout le long du chemin, je ne leur dis que des choses désagréables, en réponse à leur conversation : que si elles n’avaient plus de vocation, Dieu se passerait aussi bien d’elles qu’il s’en passait avant ; que si j’allais en Inde, ce n’était pas, comme elles le supposaient, pour secourir les malheureux et déshérités mais, au contraire, pour apprendre d’eux comment bien prendre l’infortune et le manque; que leur attitude gémissante sur la démission apparente du clergé n’avait rien de spirituel ni de divin. Bref, sur ce, on s’attendait à ce que les religieuses nous déposent devant le premier hôtel venu. Mais pas du tout : ces sœurs aimaient être dérangées. Elles nous emmenèrent dans leur maison, nous donnèrent chambre et couvert, messe et mille petits soins trop longs à raconter.
Et au vrai, pourquoi suis-je venu vivre dans une grotte, loin de la civilisation ? Parce que je dérangeais tout le monde. Hélas ! Hélas ! Tous les jours il vient des gens pour que je les dérange !
Pendant que j’élargissais ma religion au point de n’en voir qu’une, ma foi au point de n’en voir qu’une, mes dévotions au point de les réduire à l’unique Mère divine universelle, mon église au point de ne plus voir qu’une cathédrale cosmique aux multiples chapelles, une démarche presque opposée s’opérait dans le ciboulot du prieur de l’époque — lequel, nourri au biberon et à la petite cuiller de la tradition chrétienne exclusive, se bloqua soudain sur les pères des cinq premiers siècles du christianisme, pour tout faire partir de là. Il perdait la foi dans l’infaillibilité pontificale et se dirigeait vers un nouveau baptême dans la petite crique du mont Athos. Pendant ce temps, je découvrais au contact des sages de l’Inde la valeur fondamentale de l’infaillibilité du pape, non plus en matière doctrinale, ce qui, pour eux, n’était pas primordial¹, mais du point de vue pédagogique. « Comment, me répondaient ces vraies lumières, un chrétien peut-il progresser spirituellement si sa foi dans son satguru² n’est pas infaillible?»
Magnificat ! Grandifie, ô mon âme, le Seigneur... Ce qui est arrivé à Marie historique d’une manière personnelle, m’arrivait aussi personnel d’une autre manière. Le dieu qu’on lui avait enseigné être propriété privée d’une religion, d’une caste sacerdotale, d’un tout petit monde, devenait tout à coup, en prenant chair en elle, l’événement numéro un sans lequel rien d’autre n’avait de sens et avec qui tout en prenait un. Il devenait tout en elle. Il était tout encore sans elle. Une mère enceinte n’a pas besoin de se concentrer sur le bout de son nez pour penser à son locataire. Ce petit dieu local, mosaïque, judaïque, n’était qu’une facette de ce qu’elle en comprenait maintenant : le Fiat avait accouché du Magnificat. Le Fiat, c’est-à-dire le retrait de son ego, avait catastrophé son dieu fétiche. Le Magnificat Le révélait comme étant le Soi de tout homme, puisque le sien. L’anéantissement de soi est la révélation de la multidimensionnalité de LUI.
Petite, on l’avait élevée, dit-on, dans le Temple. À présent, elle était elle-même le Temple. Se tourner dans une direction pour entrer en contact avec Lui, assister au culte, tourner autour de l’autel, n’avait plus de sens. Elle était l’autel. Elle ressemblait aux athées qui n’adorent plus rien dehors, qui disent qu’ils ont perdu la foi, parce qu’elle avait la certitude.
Aussi le disait-on des premiers chrétiens. Et voilà la catastrophe qui m’attendait. Catastrophe consécutive à mes coups de trique, coups d’ananda-Fiat. Chaque fermeture d’un livre de la vie d’un saint non-chrétien était accompagnée d’une claque solennelle : « Tout ce que j’ai dans ma religion, il l’a dans la sienne. La sainteté de Ramakrishna, de Ramdas, de Gandhi est un fruit que tout le monde peut cueillir. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits... » L’inanité des démarches d’évangélisation m’apparaissait évidente et, en même temps, il m’apparaissait aussi que sans elles cette découverte n’aurait pas été. « Vous récolterez ce que d’autres ont semé.»
Les premiers chrétiens passaient pour des athées. Leur modèle, la Mère, n’avait-elle pas embarqué dans son cotillon tout le trésor du Temple de Jérusalem, infiniment plus et mieux que Nabuchodonosor ? Ce transfert se manifestait par une extraordinaire ferveur, ce qui entraîna dans la conversion beaucoup de prêtres grecs, romains, druides — ces derniers, raconte-t-on, sans effusion de sang. Il n’y avait que les noms qui changeaient. Mais, avec le temps, la ferveur baisse et, quand la ferveur baisse, les rites accourent à la rescousse. S’appuyant sur saint Paul, les prêtres devenus chrétiens firent de Jésus un grand prêtre, les évêques un archevêque et le pape se déclara son premier vicaire. Alors tout recommença comme avant. On sortit des placards toutes les brandilloires liturgiques et les processions dinosauriennes reprirent leurs traînées mouvantes dans le sable de la tradition jusqu’à Vatican II. Ce dernier traqua et fit la chasse à ce paléanthrope qui s’est réfugié dans l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, à Paris, comme la tarasque à l’auberge de jeunesse de Tarascon (avis aux touristes).
Il fallait donc me préparer à entendre, par-derrière mon rocher, les voix de la caste sacerdotale et des moines sacerdotalisés disant : « Il ne pratique plus, comme tous les gens qui reviennent de l’Inde, il a perdu la foi dans la différence spécifique de sa religion, l’eucharistie. »
Moi de répondre : « Qu’est-ce que cette pratique ? L’assistance, devant une iconostase peinte ou vivante, à une cérémonie qui commémore la pratique d’un autre?
—Non ! répondent-ils, ce n’est pas seulement une commémoration, ni une simple assistance, c’est un vrai sacrifice.
—Bravo ! réponds-je, si vous le vivez vraiment, je le crois aussi, mais ce sacrifice ou don de soi peut être vécu sans assistance, surtout dans le cas de l’ermite. Saint Antoine, si on lit bien sa vie, n’a assisté à la messe qu’une fois et son biographe, Mgr Athanase, ajoute qu’il sortit de l’église après avoir entendu cette parole du célébrant : ‘Va... vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, puis viens et suis-moi.’»
Il n’est dit nulle part ailleurs qu’il y remit les pieds. On le retrouve plus souvent dans les tombeaux et les temples païens plus ou moins en ruine de l’Égypte.
1. Dans l’église cathoromaine, en ce qui concerne le but qui est la sanctification des âmes, la primauté de la pureté doctrinale a été aussi abandonnée, au moins tacitement depuis Vatican II. Le nombre considérable de livres, depuis Le Pèlerin russe, émanant de milieux schismatiques et même hérétiques, ne se compte plus dans les monastères bénédictins ou cisterciens.
Une nuit, alors que je traversais un village indien, au beau milieu de la place publique j’aperçus un petit tas de cinquante centimètres de haut sous une couverture.
Intrigué, je me penchai au-dessus de ce petit tas et entendis une voix qui disait : ”Ram ! Ram ! Ram ! Ram !”, “Dieu ! Dieu ! Dieu ! Dieu !“.
Quelques jours plus tard, devant l’entrée de l’ambassade de France à Calcutta, je vis un jeune Français assis sur les marches qui disait : «Marre, marre, marre, marre !». Tiens ! me dis-je, en voilà un qui rame à l’envers !
Le 16 mars 1966 fut le jour de mon départ de la vie cénobitique pour l’érémitique. Pour descendre dans le midi de la France, le père abbé de Port-du-Salut me trouva une occasion gratuite. Un camion de « Pain d’antan ». Le saint homme qui dirigeait la fabrication de ce bon pain complet, celui des ermites d’autrefois, avait eu, dit-on, ses fours « physiqués », c’est-à-dire, en Bretagne, qu’on lui avait jeté un sort et le pain avait été mystérieusement maudit. C’était le fabricant qui était dans le pétrin !... Il avait eu recours à l’exorcisme du père abbé, ça avait réussi et une amitié était née entre le monastère et le pain d’antan. Le routier prit soin de son moine, et, tout au long du trajet nocturne, il s’arrêtait dans les restaurants routiers desservis, comme on le sait, par des dames qui, si elles sont les bêtes noires du clergé, ont toujours été en très bon terme avec le monde monastique, et spécialement érémitique. Un ermite n’en avait-il pas expédié une célèbre en direct au paradis, sans confession, ni messe de requiem ? En passant au carmel de Moulins, je fis une étape pour embrasser ma nièce, sœur Monique, qui m’avait fabriqué avec ses sœurs une robe de haute couture en prenant pour patrons les estampes anciennes et peintures du moyen-âge. Elle était faite de toile de jute, sac à pommes de terre. Elles –les sœurs– me passèrent la fine tondeuse sur le crâne, ce qui me le rendit digne d’une chimio, et c’est là-dessus que les dames susdites des restaurants routiers prenaient plaisir à poser un bisou en échange sans doute d’une bénédiction. Le camion n’allait pas plus loin que Lyon. Ensuite, je fis du stop. Un notaire de Lyon, qui roulait dans une luxueuse voiture qui avait été avant celle d’Eisenhower, me conduisit à mon terminus, Sanary, où je devais me rendre à la villa de M. Chaveau. Il était heureux de revoir son moine-clochard, ainsi qu’il m’appelait. Le lendemain, une marseillaise, dite Gounouche pour les intimes, arriva pour me monter à la grotte. Cette dame, je ne l’avais jamais vue, mais j’étais en correspondance avec elle depuis qu’elle avait accidentellement perdu son fils et son mari ; elle avait vécu un calvaire que j’avais sculpté et qui l’avait aidée iconographiquement à trouver l’attitude juste pour surmonter ou plutôt s’abandonner à Dieu qui l’attirait à Lui par ces épreuves.
Impossible de trouver la grotte du rocher de Roquebrune. Une route et des propriétés privées en avaient amélioré les abords. Il fallut recourir au couvent voisin. Cette dame Gounouche était l’ange chargé de mon installation qui serait vite devenu un embourgeoisement. Elle venait au début tous les mois. Six mois passèrent dans ma solitude bien-aimée. Gounouche arriva avec une paire de chaussures en disant : « Essayez-la pour voir si elle vous ira pour partir... Partir où ? Mais en Inde !... Quoi ? en Inde ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? Vous n’êtes donc pas qu courant ? M. Chaveau a formé le projet de vous envoyer en Inde. Il pense que ça vous fera du bien, ainsi qu’à beaucoup d’autres, un séjour dans les ashrams de là-bas.»
La surprise était géante. Je crus entendre mon ego se retourner dans sa tombe. J’essayai dans une lettre au père abbé de détourner de dessus mon front un pareil bisou-cadeau-céleste en faveur d’un autre moine. Ce n’était pas possible. Il fallut sauter dans le Boeing. C’était le 24 août 1967, jour anniversaire de la naissance de sœur Marie-Hélène-de-la-Croix, ma sœur carmélite qui m’avait dit avant de mourir : « Tu verras, après ma mort, il se passera quelque chose de beau pour toi.»
Je m'appelle Louis Chauvel. Mais pour ceux qui me connaissent, je suis depuis longtemps Frère Antoine, le frère chanteur. J'ai écrit mon premier poème vers treize ou quatorze ans. J'étais en classe de troisième. Mes chansons ne sont venues que bien plus tard, lorsque je me suis mis à jouer du bulbultara. Je revenais d'Inde. C'était en 1970. Quelques jours auparavant, j'étais dans une gare, attendant le train. À côté de moi, un petit garçon jouait d'un instrument curieux. Un long morceau de bois sur lequel on avait ajouté... des touches de machine à écrire. C'était la reconstitution d'un véritable instrument de musique, je l'apprendrais plus tard.
Où pouvait-on donc trouver cette chose étrange ? Pas bien loin. À douze kilomètres de là, à Lahore, je suis tombé sur un fabricant de bulbultaras. De bulbul, que l'on retrouve en sanscrit, en persan, en libanais, en arabe ― et dans les dictionnaires ornithologiques français, à l'entrée... "rossignol"―.
Heureux comme un pape, je suis revenu en France, mon bulbultara sous le bras. Je vivais alors dans ma grotte de Roquebrune. Propriétaire d'un tel instrument, comment ne pas s'y mettre ? Je ne connaissais rien à la musique. Au collège, je n'avais été brillant en rien, et particulièrement nul en musique. Ce sont l'envie et la persévérance qui m'ont guidé. Je n'ai pas gardé très longtemps ce bulbultara "made in India". Un jour, ou plutôt une nuit, des loubards sont venus me rendre visite, et l'ont emporté.
J'ai aussitôt décidé d'en fabriquer un autre. Les outils, je les avais, puisqu'à l'époque j'étais sculpteur. Restait à faire confiance à la mémoire. Avouons-le, ce premier bulbultara produit de mes mains n'était pas très réussi. J'en fis un deuxième, un troisième, un quatrième, et enfin un cinquième, celui-là même qui m'accompagne toujours.
Je n'ai rien à vendre, ni personne à acheter. Je ne suis pas maître d'école, et encore moins curé. Juste quelqu'un qui a essayé toute sa vie d'approcher de la sagesse, de l'essentiel, et qui tente de les faire partager. Pour cela, nul besoin d'assertions, ni de discours ennuyeux et péremptoires. Au grand dam des gens qui se prennent au sérieux, je préfère les ritournelles. Oui, pour tenter d'apporter une réponse aux problèmes que l'on veut bien me confier, je m'adonne à la rime. Et j'aime ça !
Mes chansons naissent toujours d'un événement vécu, et c'est sous un angle pédagogique qu'il faut les entendre. Si de surcroît elles prêtent à sourire, tant mieux ! Un brin de moquerie, une pincée de causticité, un zeste d'irrespect ; j'utilise toujours l'humour pour lier la sauce. Et quand le plat est prêt, je le sers avec bonne humeur. Sur un mode léger, mes chansons aident, je l'espère, les gens à réfléchir. Elles ne sont pourtant pas toujours au goût de tous. Il est même arrivé que certains quittent la salle dans laquelle je me produisais. Des cathos sans doute bien-pensants, des gens aux oreilles en tout cas trop fragiles et à l'esprit trop étroit.
Il y a quelques années, j'étais reçu en Inde dans une communauté de religieuses catholiques. Au côté de l'évêque qui m'avait invité, je répondis à leurs questions. Au fur et à mesure que je parlais, je voyais l'homme d'église se couvrir d'urticaire... tandis que les religieuses me souriaient malicieusement. C'était l'archevêque de Nagpur qui m'avait envoyé à cet évêque. À mon retour, lorsque je lui racontai comment cela avait fini, il me glissa : "Oh, vous savez, cet évêque est un tout petit bonhomme..."
Mes chansons, comme mes écrits, donnent de l'urticaire à ceux qui sont plein d'eux-mêmes ; elles élargissent le sourire de ceux qui méditent assis sur leur ego.